Camondo & Nissim de Camondo : Palimpsestes

Officiellement inaugurée en 1944, l’école Camondo est née d’une histoire familiale anéantie par les deux guerres mondiales qui ont définitivement obscurci un XXe siècle aveuglément livré à une modernisation sans limites ; modernisation dont André Gide devait prophétiser l’échec, dès 1937. Pas d’humanisme, plus d’humanité. Une contribution de Jean-Pierre Constant

Publié par Bertrand Ehrhart14 septembre 2026

Moïse de Camondo (1860-1935) offrit cependant à l’UCAD (Union centrale des arts décoratifs), par testament, ce patrimoine que constitue son hôtel particulier superbement meublé, décoré, redessiné… dont il envisageait la suite à travers son fils, Nissim, né en 1892.

Pilote averti, chevronné, Nissim assurait sa mission de photographe (argentique) des armées, en charge de la reconnaissance des camps adverses, quand il fut abattu en combat aérien, le 5 septembre 1917. En Lorraine.

Son père ne s’en remit jamais. Défait. Il légua sa maison, ses biens à ce qui devait devenir un jour le MAD (Musée des Arts Décoratifs) afin que la mémoire de ce fils courageux, téméraire autant que chevaleresque, ne s’efface pas absolument.

Une École en naquit. Qui nous oblige. A nous souvenir de l’humain : dans la création, l’art, les projets ; ce dessein enfin dont nous avons tardivement fait un design. Il n’est rien sans âme. C’est d’ailleurs inscrit dans son étymon.

Et Moïse arrêtait son calendrier décoratif personnel à 1791. Moins en raison de la Révolution française (…) que de la suppression des corporations qui, pour favoriser des talents potentiels, n’en constituait pas moins une ouverture à ce qu’il redoutait le plus : la mécanisation des « arts », qu’accompagne une perte d’individualisation, d’individualités.

Cette suppression devait, factuellement avérée au temps des Expositions universelles, déclencher cet ironique constat d’Ernest Renan : « L’Europe s’est dérangée pour voir des marchandises étalées et comparer des produits industriels. » L’Europe ? Le monde. Perdu dans les rouages de l’argent qui roule, roule… et d’une diffusion à grande échelle, XXL.

A contrario, Moïse, né stambouliote, romanesque c’est un fait aimait l’art « classique » du 18ème siècle français qui l’avait attiré vers la Ville lumière.

Moins les courbes enlacées du temps d’une Régence déséquilibrée que les rectitudes stylistiques dont madame de Pompadour devait être l’initiatrice d’une période qui orienta la très rousseauiste rocaille vers un style plus ordonné, transitionnel.

Celui-ci allait, s’affûtant, muer en néo-classicisme, sous l’inspiration d’un Pompéi retrouvé (1748), non sans « craintes », comme annonciateur d’une chute bien réelle, presque fatale, celle de la monarchie. Et du « plaisir de vivre » (Talleyrand) ?

Moïse, ses enfants, et ses petits-enfants devaient en éprouver les conséquences atroces, dans un monde postérieur, un temps autrement perdu, que Chaplin allait qualifier de « moderne », en ce qu’il a de plus désincarné : sa marche, sa démarche, son ordre. Ses bottes et ses bataillons. « En passant par la Lorraine… » jusqu’aux portes d’Auschwitz. Closes.

Mon enseignement n’est rien sans mémoire, sans l’âme des étudiants, leur envie de vivre en « connaissance de cause ».

De ce qui est au regard de ce qui fut et, passée la seconde année elle me voit rencontrer l’ensemble des étudiants, un peu désarçonnés (cela ne dure pas) par l’ancienneté de ce que je délivre, strate après strate lorsqu’il m’incombe de diriger les… mémoires de ceux qui reviennent ensuite vers moi, plus tard, pour que je les accompagne dans leur envie de savoir.

De savoir quoi ? Précisément ce pourquoi ils cherchent, se cherchent au travers d’un sujet qui leur est propre, souvent lié à un « presque rien » qui les a un jour amené à se questionner sur leur positionnement vis à vis d’une préoccupation existentielle, en lien avec la matière camondienne, qui oscille entre architecture d’intérieur et design : la vie en ses décors. Son décorum. Pas forcément pompéien. Multiple, et, si j’osais, « tout-terrain ».

En complément, un cours que je dispense depuis plusieurs années désormais : la culture des styles. Celle, prenons cet exemple, qui permet à Madeleine Castaing (1894-1992) de restaurer un Napoléon III fatigué, poussif autant que poussiéreux, au nom de « mariages de raisons » déraisonnables par nature qu’elle s’est autorisés, en y ajoutant une fantaisie jubilatoire, parfaitement décalée, flamboyante. A la Castaing. Une vie en bleu.

Pour n’être pas Jean-Michel Frank et son ascétique « luxe du rien », franciscain ? Il complut à François Mauriac, revenu de tout. Une ombre parmi les ombres. Du blanc, partout. Et de la paille. A foison. Et des luminaires, signés Giacometti… qui n’éclairent qu’un plafond. Silencieusement. Une encre de chine aquarellée : Roses thé (Chagall ; Vence, 1949) en guise de luminescence florale.

Côté mémoires enfin et pour conclure, des sujets magnifiques qu’il m’est difficile d’exemplifier, afin que nul ne pense qu’un sujet l’emporte sur un autre, sinon parfois par la virtuosité de son traitement. Alors, sans hasard, et parmi d’autres : Éclectisme ou fragments de vérité ? ; Édification de l’imaginaire: Quand la mémoire collective dessine l’irréel ; Avant la chute: Le cirque ou l’esthétique du vertige… Métaphores ?

Des palimpsestes.

Qui font que lorsque l’on a trouvé une trame antérieure à celle qui semblait être définitive, parce qu’elle occulte, on est au cœur d’une recherche digne de ce nom : celle d’une vérité à rebondissements. Que l’on peut faire sienne. Au nom de ce que l’on n’invente jamais rien, aux matériaux exceptés, plus ou moins éco… logiques. Ce qui n’est pas une autre histoire. C’est une vieille histoire.

Rose Bertin, la mercière des merciers (une révolution à elle seule) avait raison : « Il n’y a de nouveau que ce qui est oublié ». Puis, comme dirait mon cher Mauriac, l’acariâtre : « Il suffit de régler l’éclairage… »

Jean-Pierre Constant, historien de l’art, enseignant à l’école Camondo

Dans la même thématique

Partager cette page sur :

Le lien a bien été copié !