Alfred Marie (1887-1981), Ou 25 ans d’Histoire de l’art au Centre d’Art et de Techniques

Publié par Manon Kalbez4 novembre 2021

Dans une lettre d’octobre 1968, Henri Malvaux (1908-1994), directeur de l’école Camondo de 1963 à 1983, relève l’importance du cours d’Histoire de l’art dans la formation dispensée aux futurs architectes d’intérieurs et décorateurs. Dans le cadre d’une réorganisation pédagogique, il revient sur la manière de l’enseigner et promeut une utilisation maximale de « moyens audio-visuels de plus en plus généralisés et réclamés par les élèves.». Cette nouvelle pédagogie apparaît comme un complément aux visites hebdomadaires de demeures historiques, mises en place par Pierre Lardin dès Octobre 1945. Elle se matérialise notamment par l’utilisation de microfilms : extrêmement précieux, ces derniers sont conservés à la bibliothèque de l’école Camondo.

Ill. 1 : Office Scolaire d’Etudes pour le Film, Microfilm, « Histoire de Paris, le Paris des philosophes et des Salons au XVIIIe siècle », s. d. .

Alfred Marcel Edmond Marie naît le 11 juin 1887 à Versailles, d’un père épicier et d’une mère sans profession. Issu d’une famille appartenant à la bourgeoisie moyenne, son enfance passée dans la ville historique de Versailles apparaît comme la première pierre à l’édifice, constituant sa culture en Histoire des arts et en particulier, en architecture classique du Grand Siècle. Alfred Marie étudie au Lycée Hoche (Versailles) et passe un baccalauréat moderne. Le jeune homme suit ensuite des cours d’art appliqués : le dessin lui est enseigné par le décorateur Ernest Foussier (1859-1917), rue Dautancourt. Il suit également un cours de tapisserie, dispensé par le tapissier Édouard Prégaldini, au n° 12 de la rue Blanche, un cours de staff et stuc, donné par M. Raynaud, rue de la Quintinie et enfin, un cours de décoration générale donné par M. Nelson, rue de Chazelles à Paris. Le 6 octobre 1905, il débute son service militaire comme « ouvrier d’art au titre du 28régiment d’Infanterie » et intègre ainsi le corps des métiers d’arts. Il prend le titre de « soldat de 2eclasse », jusqu’à être réformé par la 3eCommission pour « mal occipital » le 20 octobre 1914. La première guerre mondiale débute seulement quelques semaines auparavant, mais il est acquitté de ses obligations ; il fait partie des « embusqués » dont l’absence sur le front est justifiée par des raisons médicales. Ces dix années de service constituent alors la base de sa formation, mais c’est aux côtés de Pierre de Nolhac (1859-1936), attaché (1886) puis conservateur (1892) au musée du Château de Versailles que son insertion dans le monde des historiens de l’art se concrétise. Dans le cadre de missions ciblées, il apporte sa contribution à la conservation et la revalorisation du musée du château de Versailles, alors délaissé par le public à la fin du XIXe siècle. En parallèle, il entre dans la maison Jansen, pour laquelle il travaille de 1911 à 1913. Il contribue notamment à l’ouvrage Jansen décoration sur la partie historique. De décembre 1913 à décembre 1935, Alfred Marie prend part à la maison d’antiquaires Cérésole et Briquet en tant qu’associé. En 1936, il est choisi par Julien Cain (1887-1974) pour travailler au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France comme « correspondant aux connaissances sur Paris et le département de Seine-et-Oise » ce qui l’amène à recenser les dessins des Archives des Bâtiments Civils jusqu’en 1945 ; date à laquelle il commence à participer activement à la définition du projet pédagogique du Centre d’Art et de Techniques.

Ill. 2 : Archives privées de Geneviève Pons, Photographie prise lors d’un voyage d’étude en 1945 ou 1946 selon témoignage de Geneviève Pons (de gauche à droite, Michel Arnoult, Geneviève Pons, Alfred Marie en 3ème position, et Bernard Durrussel en 6ème position).

Alfred Marie apparaît comme une personnalité aux compétences plurielles, qui réunit le faire et le penser. Formé aux arts appliqués dans les ateliers parisiens de la fin du XIXe siècle, il tient son érudition de son appétence pour l’étude des sources historiques. Il fait partie des membres fondateurs du Centre d’Art et de Techniques en 1944, accompagnant alors le décorateur ensemblier René Prou et Stéphane Boudin, décorateur et directeur de la maison Jansen dans l’élaboration d’une nouvelle formation technique à Paris. Chargé de l’enseignement de l’Histoire de l’Art, Alfred Marie fait alors partie des quatorze professeurs répondant présents à la rentrée scolaire du 27 septembre 1944. Il assure cette fonction jusqu’à sa démission en février 1969 pour raisons de santé. La mise au programme de cet enseignement dès l’ouverture de l’école et son maintien aujourd’hui se révèle être un parti pris de la part des fondateurs, qui attribuent d’emblée une large part à la discipline ; en témoigne le premier programme des études de 1945-1946, qui inscrit l’« Histoire de l’art », suivi du cours de « Perspectives». Les cours d’Alfred Marie sont reconnus pour leur apport du point de vue des connaissances historiques et culturelles venant éclairer l’apprentissage des arts appliqués, ce qui n’est pas le cas de toutes les écoles contemporaines ; l’intitulé même de l’école « Centre d’Art et Techniques » conforte cette idée. Il s’agit véritablement d’ancrer le savoir-faire dans une histoire et une théorie des arts plus large. Henri Malvaux, faisant le bilan sur l’année scolaire 1963, regrette que « ces enseignements de base » ne soient pas donnés aux 1ère, 2èmeet 3èmeannée. En effet, Alfred Marie n’enseigne qu’aux classes supérieures, 4eet 5eannée. Son cours contient deux volets. Le premier est consacré à des « visites de monuments représentatifs de chaque époque ».

 

Patrick Bouchain, qui a suivi l’enseignement d’Alfred Marie au C.A.T., nous raconte… Des déambulations dans les rues de Paris, à contempler les immeubles de Lavirotte, aux visites insolites dans les hauts-lieux de la Belle Époque comme le Palais Rose de l’avenue Foch et l’hôtel particulier des Rothschild ou encore ceux du grand siècle comme l’hôtel des ambassadeurs de Hollande. Ces monuments étant fermés au grand public, les élèves du C.A.T. profitent du réseau de leur professeur – nourri par les liens tissés avec les grandes familles françaises, intrinsèquement liées à l’histoire de Versailles – et visitent les plus grandes réalisations d’architecture domestique de la fin du XIXe siècle, comme celle du comte de Castellane, dont l’entrée, dotée de son fameux « escalier évidemment démesuré que sa fantaisie grandiose voulut s’offrir » tend à imiter le rez-de-chaussée du Grand Trianon.

Ill. 3 : ANONYME, Photographie du vestibule, côté cour d’honneur, s. d.

Quand la nécessité se présente, le cours se poursuit dans le cossu appartement où réside Alfred Marie, au 8 rue Greffulhe. Favorable à une pédagogie du regard, le professeur les incite à pratiquer le dessin. Il met à disposition sa bibliothèque personnelle, composée de précieux ouvrages et surtout, sa collection de calques fins (45 grammes) – pour la plupart, réalisés de sa main – reprenant des détails d’ensembles architecturaux disparus, comme les appartements des princes transformés en Galerie des Batailles depuis les travaux entrepris par Louis-Philippe. Soucieux de leur offrir une véritable banque d’images, Alfred Marie complète ce répertoire graphique en s’appuyant sur des microfilms. Généralisé dans les années 1960 et favorisé au C.A.T. par Henri Malvaux, le microfilm est le support des historiens par excellence. Utilisés pour palier la disparition de certains ensembles architecturaux ou bien l’impossibilité de voir – dans l’absolu – des œuvres de nature diverse, les microfilms sont considérés comme un moyen d’enrichir la culture visuelle des étudiants. Ils sont classés par catégorie, par siècle et par zone géographique. Ainsi, on retrouve une série portant sur l’Histoire de Paris, allant de Lutèce et le Paris du Moyen Age au Paris de la Révolution, une autre dédiée à l’Architecture gothique en France, sectionnée par régions et par monuments ou encore une série portant sur les artistes allemands du XVIe siècle, dénommée Grunewald, Cranach, Holbein. Ces derniers sont parfois accompagnés d’une note rédigée par les éditeurs, le plus souvent des conservateurs ou attachés de conservation des grands musées français tels que le Musée du Louvre. Parmi les éditeurs, l’Office Scolaire d’Études par le Film ou Les Films Alfred Carlier sont les fournisseurs de l’école. Force est de constater qu’Alfred Marie, alors âgé de 57 ans, reçoit un traitement particulier quant à l’organisation de son cours. Tandis que la majorité des professeurs enseignent dans l’hôtel particulier d’Hubert de Ganay, puis dans l’hôtel particulier Nissim de Camondo au 63 rue de Monceau : « Un seul cours, celui de « l’Histoire de l’Art », [est] donné « par tradition » au domicile du Professeur […] ». L’emploi du terme « tradition » inscrit alors cet enseignement dans une chronologie vaste et continue, et lui confère une certaine assise, qui justifie encore sa place au C.A.T. .

Ill. 4 : Office Scolaire d’Etudes pour le Film, Microfilm, « Histoire de Paris, le Paris des philosophes et des Salons au XVIIIe siècle », s. d. .

Ill. 5 : Les Films Alfred Carlier, Microfilm, « Architecture gothique – Belgique », s. d. .

En parallèle de ses cours donnés au C.A.T., Alfred Marie se voit confier d’autres tâches qui ont participé à l’écriture de l’histoire de l’art français. Nommé expert de la Commission de récupération artistique par le Ministère de l’Éducation nationale en 1945, il effectue notamment deux missions de recherche scientifique en 1948 et 1949, afin de recenser les dessins français des Collections Tessin et Cronstedt en 1949 à la demande du National Museet de Stockholm. Julien Cain, ne manque pas de souligner l’efficacité du travail d’Alfred Marie lors de cette collaboration dans l’introduction de l’ouvrage rédigé à cette occasion :

« Je profitais de la présence à Stockholm, en novembre 1948, de M. Alfred Marie, qui s’intéresse depuis longtemps à l’art français de l’époque classique, pour lui proposer une collaboration qu’il accepta très volontiers. Durant un mois je lui montrai la collection Tessin-Harleman dans laquelle il fit de nombreuses identifications en ce qui concerne notamment les dessins français d’architecture et de jardins.

Le résultat en fut un répertoire des dessins examinés, établi à la fois d’après les noms des auteurs et d’après les monuments, représentés. Une étape était réalisée. »

A ce sujet, Alfred Marie donne une conférence à l’Académie des Beaux-Arts de Paris. Ce dernier donne également de nombreuses communications à la Société de l’Histoire de l’Art Français, qui sont publiées de manière trimestrielle dans un bulletin dédié à la Société. La bibliographie d’Alfred Marie rend compte de son intérêt certain pour le XVIIe siècle et en particulier, pour le cénacle d’architectes travaillant pour Louis XIV. Ainsi, il publie deux volumes sur Jules Hardouin-Mansart et sa contribution dans les travaux d’urbanisme menés à Versailles. En 1947, il publie un ouvrage sur le château de Marly, œuvre clef de l’architecte du roi. Dans le cadre de sa contribution à la revue Médecine de France, il écrit un article sur « Le Nôtre à Versailles » (lien consultable bibli). Enfin, il réalise un catalogue qui inventorie les dessins et papiers de l’architecte Robert de Cotte (1656-1735) – beau-frère de Jules Hardouin-Mansart – à partir du fonds pléthorique conservé à la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque de l’Institut. La qualité de son travail a permis à François Fossier de soutenir une thèse sur le sujet en 1997. D’autres ouvrages paraissent tout au long de sa carrière, portant le plus souvent sur les châteaux des Rois de France et leurs architectes. Alfred Marie s’intéresse à l’architecture comme faisant partie d’un ensemble, comprenant également l’urbanisme, l’architecture intérieure, la décoration ; en témoigne sa contribution à l’ouvrage de Jean de Hillerin Styles de France. Son article « Une demeure à la manière de Versailles – Un meuble de laque » publié dans Plaisir de France rend compte d’une connaissance très fine du mobilier Louis XV, alors inspirés par l’Extrême Orient, mais également des meubles et ensembles français et des objets composants l’aménagement intérieur, dont l’aspect utilitaire n’enlève rien à la recherche esthétique qui leur est consacrée. Certains de ses ouvrages sont co-signés par sa sœur, Jeanne Marie. Alfred et Jeanne Marie rechignent au schéma familial traditionnel, au profit d’une vie de célibataires sans enfants, vivant ensemble dans ce fameux appartement du 8earrondissement, dont la bibliothèque a fait rêver plus d’un élève de l’école, comme s’en souvient Patrick Bouchain.

Force est de constater l’apport d’Alfred Marie sur différents plans, en particulier celui de la recherche en Histoire de l’art, à laquelle il contribue par ses publications, ses communications, mais surtout par son enseignement à l’école Camondo durant près de 25 ans. Ce dernier a notamment mis à profit son travail pour de nombreux musées français – musée du Château de Versailles, musée du Château de Fontainebleau – et étrangers, parmi lesquels le MET ou encore la Wallace collection. Alfred Marie a également eu un rôle certain dans la protection des collections napoléoniennes, puisqu’il a été le conservateur des collections de S.A.I. le prince Napoléon de 1955 à 1964, auxquelles sont venues se greffer les collections de S.A. le prince Napoléon Murat en 1961. En parallèle, il travaille comme Directeur des Expositions aux Invalides de 1955 à 1964. Cette fonction lui vaut la rédaction d’un catalogue, publié à l’occasion de l’exposition Napoléon et Paris, qui a lieu au Musée de l’Armée en 1955. Sa vie est dédiée à la valorisation, la protection et l’enseignement des arts. C’est un jeune commerçant du 14earrondissement, qui déclare sa mort le 6 avril 1981, non loin de l’hôpital Saint-Joseph.

Ill. 6 : Les Films Alfred Carlier, Microfilm, « Allemagne XVIe : Grunewald, Cranach, Holbein », s. d. .

Dans la même thématique

Partager cette page sur :

Le lien a bien été copié !